Programme de recherche

Religions et alimentation
Normes alimentaires, organisation sociale et représentations du monde

S’alimenter est l’une des préoccupations essentielles des êtres vivants. Les êtres humains, cependant, ont très tôt donné au fait de se nourrir une signification qui dépasse l’exigence physiologique. La plupart des religions, ainsi, organisent le rapport au fait de manger. Elles déterminent la valeur symbolique des différents aliments et l’importance symbolique des différents moyens de préparer la nourriture. Elles définissent et régulent également la relation entre la nourriture et le divin. Les rapports entre les religions et l’alimentation sont donc nombreux et variés, et offrent un large champ d’étude.


I. Alimentation et ordre du monde

Le GIS SCIRTHES s’intéresse avant tout à la profonde dimension symbolique de l’alimentation. Il s’agit d’analyser en quoi, comment et pourquoi l’observance des normes et interdits alimentaires est une inscription dans l’ordre du monde, voire une manière d’établir ou de rétablir cet ordre.

C’est dans cette perspective que le GIS traiter de la question de nourrir le(s) dieu(x) et de sacrifier. Il s’agit  de voir comment on nourrit les dieux, ce qu’on leur offre, comment on le prépare,  à quelle période, mais surtout de s’intéresser à la finalité symbolique de cet acte, articulée à des prescriptions rituelles spécifiques. Plus largement, on prend en compte toutes les pratiques religieuses liées à l’alimentation qui visent à établir, maintenir, ou préserver l’ordre du monde.

Les questions d’alimentation religieuse sont également l’objet de représentations, internes aux religions (de la part des personnes se réclamant d’une religion) et externes (de la part des personnes qui ne s’en réclament pas). Il s’agit ici de s’interroger sur la place que les croyants d’une religion donnée accordent aux questions d’alimentation : les considèrent-elles ou non comme un lieu central de leur propre identité religieuse ? L’appropriation, par des non-croyants, d’interdits alimentaires détachés de leur contexte – ainsi des normes halal considérée comme un label de qualité par certains non musulmans, ou du succès du végétarisme hindou – mérite également d’être examinée.

II. La régulation religieuse (quantitative et qualitative) de l’alimentation

Jeûne, ascèse, renoncement, privation volontaire de nourriture, sont autant de variations autour de la maîtrise du besoin physiologique. Les aires culturelles déclinent différentes modalités du manque de nourriture, dont il importe de cerner la dimension spécifiquement religieuse. On se penche notamment sur l’ascèse extrême, ainsi que sur les relations entre corps et esprit (ou âme) que mettent en œuvre ces renoncements, dont on constate l’importance croissante dans le monde occidental. Par contraste, les orgies et les surconsommations religieuses liées à des fêtes religieuses méritent un examen attentif.

Lorsque l’on ne se prive pas de nourriture, reste à savoir ce qu’on peut manger. Les religions offrent différentes modalités de régulation de la nourriture, souvent variables en fonction du statut ou du genre des personnes, tant de ce qui est licite ou qui ne l’est pas1, que de la façon dont il faut préparer et consommer ce qui est mangeable. On s’intéresse en particulier à la manière dont les prescriptions sont fondées, justifiées ou réinterprétées au fil du temps, ainsi qu’à la façon dont ils sont mis en œuvre.

III. Sociabilité alimentaire ouverte ou fermée

Le fait de se nourrir est un acte éminemment social, notamment par le biais de la commensalité. Le GIS explore dès lors également les modalités de la commensalité dans ses dimensions quotidiennes et rituelles. Qu’en est-il de la dimension religieuse des repas pris au sein de la famille2 de petits groupes, d’institutions scolaires ou hospitalières ? Et qu’en est-il de la dimension collective des pratiques religieuses ayant trait à la nourriture et au repas, comme la Cène ou le banquet ? La commensalité religieuse définit-elle des temps et des espaces de convivialité susceptibles de renforcer le sentiment d’appartenance à une même communauté, et quels en sont les effets ?

Les questions de diététiques religieuses peuvent également avoir un impact sur la collectivité, notamment dans la mesure où elles retentissent sur l’organisation sociale. Il s’agit de cerner comment peuvent s’articuler croire, s’alimenter et vivre ensemble, en éclairant l’impact (bénéfique ou négatif, voulu ou non) des pratiques et prescriptions religieuses sur le lien social. Les pratiques religieuses en matière d’alimentation créent en effet souvent des groupes au sein de la société et font partie des comportements particulièrement visibles par les autres. Comment les spécificités religieuses en matière d’alimentation sont-elles vécues et pensées au sein de la société civile ? Un examen des situations conflictuelles créées par les interdits alimentaires dans le cadre des structures collectives est  sur ce point particulièrement éclairant, mais des analyses plus large des conséquences de ces pratiques en termes de cohabitation dans la société civile sont également nécessaires.


[1] Olivier Assouly, Les nourritures divines. Essai sur les interdits alimentaires, Actes Sud, 2002 ; Jean-Pierre Albert, Dégoût et tabou : Approches de l’alimentaire et anthropologie des religions. Journée d’études AISLF, France, 2001.

[2] Jean-Claude Kaufmann, Familles à table, Armand Colin, 2007.